
Le Prix scientifique suisse Marcel Benoist, doté de 250 000 francs, est considéré comme le « prix Nobel suisse ». Il est décerné cette année à Martin Jinek, professeur de biochimie à l’Université de Zurich, pour ses travaux de recherche d’excellence sur les systèmes moléculaires guidés par l’ARN, capables d’intervenir de manière ciblée sur le génome des cellules, ainsi que pour l’application de ces systèmes à l’édition génomique. Avec d’autres chercheurs, Martin Jinek a apporté une contribution décisive au développement du CRISPR-Cas9, à l’origine un mécanisme naturel, pour en faire un outil programmable permettant de modifier précisément l’ADN. La technologie d’édition génomique CRISPR-Cas9 qui en découle, connue sous le nom de « ciseaux génétiques », a valu à Jennifer Doudna et à Emmanuelle Charpentier le prix Nobel de chimie en 2020. Les recherches de Martin Jinek contribuent à approfondir notre compréhension des processus de biologie moléculaire et ouvrent la voie à de nouvelles approches dans divers domaines d’application, tels que la biomédecine (thérapie génique), la biotechnologie ou l’agriculture innovante.

Remise des prix au Palais fédéral
Le Fonds national suisse (FNS) a été mandaté par la fondation Marcel Benoist pour procéder à la sélection scientifique du lauréat. La cérémonie de remise des prix scientifiques suisses Marcel Benoist et Latsis aura lieu le 5 novembre 2026 prix en présence du conseiller fédéral Guy Parmelin et du président du Conseil des États Stefan Engler au Palais fédéral à Berne.
CRISPR-Cas: comment les bactéries se défendent
Les bactéries ne possèdent pas de système immunitaire comme les animaux ou les humains, mais elles ont un système de défense immunitaire adaptatif, dont CRISPR-Cas9 est l’exemple le plus connu. Lorsqu’un virus pénètre dans une bactérie, il cherche à s’y multiplier et risque ainsi de la détruire. La bactérie se défend en stockant de petites séquences de l’ADN du virus dans une sorte de «bibliothèque». Elle développe ainsi un ARN guide, qui contient les informations génétiques du virus. En cas de nouvelle attaque du même virus, la bactérie le reconnaît grâce à sa bibliothèque. L’ARN guide dirige la protéine Cas9 d’origine bactérienne vers l’endroit souhaité du virus, où cette dernière coupe le génome, détruisant ainsi le virus.
CRISPR-Cas en thérapie génique
Les thérapies géniques existaient avant CRISPR-Cas. Une douzaine d’applications issues de cette époque sont aujourd’hui autorisées, notamment dans le cas des maladies de la rétine. La plupart de ces thérapies introduisent une copie fonctionnelle du gène dans des cellules sans reformuler ou détruire le gène défectueux. La séquence génétique ne s’insère pas toujours au bon endroit dans l’ADN, ce qui peut altérer la fonction des gènes voisins. La méthode CRISPR est plus simple et plus précise. Elle permet des interventions plus ciblées dans l’ADN. Au lieu de produire des protéines une par une, il suffit de produire un ARN guide correspondant à chaque séquence d’ADN ciblée pour programmer Cas9.

De manière générale, la thérapie génique peut être réalisée de deux manières: la première consiste à bloquer la fonction d’un gène nocif (Knock-out). Pour cela, on découpe une partie de l’ADN. La cellule essaie de le réparer, ce qui ne fonctionne pas parfaitement la plupart du temps et entraîne la perte de fonction du gène concerné. La deuxième consiste à permettre le fonctionnement d’un gène déficient en introduisant un morceau d’ADN donneur dans le génome (Knock-in).
Les thérapies géniques les plus récentes fonctionnent selon d’autres principes. Le Base Editing consiste à modifier chimiquement certaines bases de l’ADN. Au lieu d’utiliser les ciseaux, on travaille pour ainsi dire avec un crayon pour «réécrire» l’ADN à certains endroits. Dans le cadre du Prime Editing, un ARN guide spécialisé définit la modification souhaitée, qui est ensuite intégrée dans l’ADN à l’aide d’une enzyme qui y est couplée – un peu comme la fonction «Rechercher et remplacer» dans un traitement de texte. Outre ces outils de deuxième génération, la recherche se penche actuellement sur des technologies de troisième génération d’édition génomique, qui reposent à leur tour sur d’autres principes.

Le lauréat 2026 : Martin Jinek
Né en 1979 à Třinec dans l’actuelle République tchèque, Martin Jinek est professeur de biochimie et dirige un groupe de recherche à l’Université de Zurich. Après des études effectuées à l’Université de Cambridge, il obtient son doctorat au Laboratoire européen de biologie moléculaire (EMBL) de Heidelberg. De 2007 à 2012, il mène des recherches en tant que postdoctorant à l’Université de Californie à Berkeley, au sein du groupe de recherche de Jennifer Doudna. Il est nommé professeur assistant à l’Institut de biochimie de l’Université de Zurich en 2013, puis professeur ordinaire en 2024. Martin Jinek s’est déjà vu décerner de nombreuses distinctions prestigieuses pour ses travaux de recherche, parmi lesquelles une bourse ERC Starting Grant (2013) puis une bourse ERC Consolidator Grant (2018) du Conseil européen de la recherche, le prix Friedrich Miescher (2015) et le prix Cloëtta dans le domaine de la recherche médicale (2026). En 2024, il est élu membre de l’Organisation européenne de biologie moléculaire (EMBO).
Sources d’information sur les recherches de Martin Jinek
- Pelea O, Tálas A, Carrera JF, Mathis N, van de Venn L, Yeh CD, Kulcsár PI, Marquart KF, Weber Y, Gerecke SE, Harvey-Seutcheu IF, Mailänder D, Pfleiderer MM, Chanez C, Corn JE, Schwank G, Jinek M. Programmable genome editing in human cells using RNA-guided bridge recombinases. Science (2026) doi:10.1126/science.adz1884. https://www.science.org/doi/10.1126/science.adz1884
- Pacesa M, Pelea O, Jinek M. Past, present, and future of CRISPR genome editing technologies. Cell (2024) 187:1076–1100. https://www.cell.com/cell/fulltext/S0092-8674(24)00111-9
- Pacesa M, Lin C-H, Cléry A, Saha A, Arantes PR, Bargsten K, Irby MJ, Allain FH, Palermo G, Cameron P, Donohoue PD, Jinek M. Structural basis for Cas9 off-target activity. Cell (2022) 185:4067–4081. https://www.cell.com/cell/fulltext/S0092-8674(22)01198-9
- Pacesa M, Loeff L, Querques I, Muckenfuss LM, Sawicka M, Jinek M. R-loop formation and conformational activation mechanisms of Cas9. Nature (2022) 609:191–196. https://www.nature.com/articles/s41586-022-05114-0
- Donohoue PD∗, Pacesa M∗, Lau E, Vidal B, Irby MJ, Nyer DB, Rotstein T, Banh L, Toh MS, Gibson J, Kohrs B, Baek K, Owen ALG, Slorach EM, van Overbeek M, Fuller CK, May AP, Jinek M, Cameron P. Conformational control of Cas9 by CRISPR hybrid RNA-DNA guides mitigates off-target activity in T cells. Mol Cell (2021) 81:3637–3649. https://www.cell.com/molecular-cell/fulltext/S1097-2765(21)00613-4
- Anders C, Niewoehner O, Duerst A, Jinek M. Structural basis of PAM-dependent target DNA recognition by the Cas9 endonuclease. Nature (2014) 513:569–573. https://www.nature.com/articles/nature13579
- Jinek M*, Chylinski K*, Fonfara I, Hauer M, Doudna JA, Charpentier E. A programmable dual-RNA-guided endonuclease in adaptive bacterial immunity. Science (2012), 337:816-21. https://www.science.org/doi/10.1126/science.1225829
