
Le 6 novembre 2025, la Suisse a célébré ses deux distinctions les plus prestigieuses dans le domaine de la recherche scientifique : le Prix scientifique suisse Marcel Benoist et le Prix scientifique suisse Latsis. Pour la deuxième année consécutive, la cérémonie commune s’est déroulée dans le cadre solennel et symbolique de la salle du Conseil national au Palais fédéral.
L’organisation conjointe vise à célébrer et encourager la recherche de pointe en Suisse et à en souligner la diversité. Cette collaboration fructueuse entre les Fondations Marcel Benoist et Latsis dure maintenant depuis six ans. La soirée a de nouveau rassemblé de nombreuses personnalités issues du monde politique, académique et économique, ainsi que des représentantes et représentants d’institutions de recherche et d’enseignement supérieur.
Les sciences et la politique s’inspirent mutuellement

La cérémonie s’est ouverte par un mot de bienvenue de la Présidente du Conseil national Maja Riniker qui a débuté son discours avec une touche culturelle, en évoquant une fresque visible dans la salle des pas perdus du Palais fédéral : une œuvre du Tessinois Antonio Barzaghi-Cattaneo représentant une figure allégorique de la Sagesse. Celle-ci tient dans sa main un voltmètre et est entourée d’outils et d’une carte. Par cette image, Maja Riniker a rappelé que politique et science se côtoient depuis toujours sous ce toit, et que le dialogue entre les deux domaines, essentiel à la démocratie suisse, remonte à la fondation de la Confédération il y a 177 ans.

S’en est suivi un discours du Conseiller fédéral Guy Parmelin, qui a souligné la qualité et à la diversité de la recherche menée en Suisse, où « toutes les disciplines, des sciences humaines et sociales aux sciences naturelles, en passant par le droit et la médecine, ont un rôle fondamental à jouer ». Il a également rappelé que l’intérêt de la recherche ne se mesure pas seulement aux retombées pratiques mais que sa vocation réside en premier lieu dans l’élargissement des connaissances et la liberté d’explorer. Il a tenu à souligné que la science se nourrit aussi d’expérimentations incertaines : « Et j’insiste sur un point : elle a le droit à l’échec. ‹Échec› est un bien grand mot, car chacun sait qu’en sciences, il n’y a jamais vraiment d’échec. »
Repenser le droit des animaux et les frontières des droits fondamentaux

Le Prix scientifique suisse Latsis 2025 distingue Saskia Stucki, juriste suisse au parcours international, passée par Bâle, Harvard et Heidelberg, aujourd’hui directrice du Center for Animal Rights and the Environment (CARE) de la ZHAW. Ses recherches, à la croisée du droit, de la philosophie et de l’éthique, explorent la possibilité d’élargir les droits fondamentaux aux êtres vivants non humains. Comme l’a énoncé Markus Wild dans sa laudatio, cette réflexion s’inscrit dans la continuité du principe One Health, qui conçoit la santé humaine, animale et environnementale comme un tout : Saskia Stucki propose une approche parallèle, qu’elle nomme One Rights, pour repenser le lien juridique entre l’humain et le vivant.
Le laudateur a raconté avec humour l’anecdote suivante : après avoir dédié son livre Tierphilosophie à ses deux chats, le professeur Wild avait appris que la chercheuse trouva l’idée belle et souhaitait, un jour, faire de même. « Cela a pris un peu de temps », a-t-il expliqué, « mais en 2023, elle a finalement dédié son ouvrage One Rights à son chien Banjo et à un chat anonyme. » Derrière cette touche personnelle se lit la cohérence de sa démarche : une volonté de placer les animaux au centre de la réflexion juridique et de reconnaître, comme elle le dit elle-même, que « laisser les animaux de côté est un luxe que l’humanité ne peut plus se permettre. »
L’optomécanique quantique et les peignes de fréquences optiques
Le Prix scientifique suisse Marcel Benoist 2025 a été décerné à Tobias J. Kippenberg, professeur à l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Ses travaux de pointe dans le domaine de l’optomécanique quantique et des peignes de fréquences optiques ont ouvert de nouvelles perspectives à la métrologie quantique et permettent la mesure ultraprécise du temps ou, dans le domaine de la communication, la transmission de données à très haute vitesse.

Dans sa laudatio en l’honneur du lauréat, François Bussy, professeur de pétrologie, a relevé le sens de l’ingéniosité et la curiosité scientifique du lauréat, déjà manifeste dès ses années d’étude : « Ce qui frappe d’abord chez Tobias Kippenberg, c’est sa précocité. Alors qu’il est encore gymnasien, il conçoit un dispositif original de détection de la glace noire, récompensé par deux distinctions. » Ce premier succès annonçait déjà une trajectoire marquée par la créativité et l’innovation : « À seulement 29 ans, il est le premier au monde à observer les phénomènes quantiques de la lumière à l’échelle macroscopique – une prouesse scientifique remarquable. » De retour en Europe, il réalise une nouvelle avancée : l’utilisation d’anneaux de verre microscopiques, qu’il aura développé en Californie, pour générer des peignes de fréquences optiques, ouvrant un vaste champ d’applications. « Quand on pense à la croissance exponentielle des besoins énergétiques liés à l’intelligence artificielle, on mesure l’impact potentiel de ces avancées. » Depuis son arrivée à l’EPFL en 2008, Tobias Kippenberg a exercé une influence déterminante dans son domaine : « En moins de vingt ans, il y a attiré chercheurs, étudiantes et étudiants parmi les plus brillants. Il a obtenu de nombreux financements, fondé une start-up et créé un pont remarquable entre recherche fondamentale et innovation industrielle. » Cette influence dépasse aujourd’hui largement le cadre académique : ses anciens étudiants occupent désormais des postes de premier plan dans la recherche et l’industrie photonique, en Suisse et à l’étranger.
Deux domaines bien différents aux intérêts communs

Ainsi que l’a souligné le Conseiller fédéral Guy Parmelin « ces deux domaines témoignent d’une diversité tout à fait caractéristique du pôle de recherche suisse ». Il a relevé que le fait que « l’un des prix revienne à un physicien quantique qui repense les interactions entre la lumière et la matière, et l’autre à une juriste qui repense les interactions entre l’homme, l’animal et la nature atteste le dynamisme et la variété du paysage scientifique suisse. […] Cela montre combien le système d’encouragement de la recherche financé par les pouvoirs publics bénéficie à l’ensemble des disciplines scientifiques ».
Interrogés par le modérateur de la cérémonie, Olivier Dessibourg, sur les parallèles possibles entre leurs domaines de recherche respectifs, les deux lauréats ont évoqué la volonté commune de repousser les frontières établies du savoir. Saskia Stucki a mis l’accent sur l’importance d’« élargir les horizons » et de remettre en question les limites des disciplines.
La relève est en place

Par ailleurs, la veille de la cérémonie, un atelier destiné aux étudiantes et étudiants de Bachelor ainsi qu’aux élèves de maturité gymnasiale a permis un échange direct avec les lauréats. Tobias Kippenberg et Saskia Stucki ont déclaré avoir été impressionnés par la curiosité, la maturité et l’enthousiasme des jeunes participants. Ils ont exprimé leur plaisir d’y avoir pris part et leur admiration devant l’engagement et la passion manifestés par cette nouvelle génération. Aussi le Conseiller fédéral Guy Parmelin en a profité pour leur adresser la parole en les encourageant : « poursuivez votre chemin, même s’il est sinueux, gardez cette passion, cette curiosité et cette détermination qui vous honorent et qui ont bien plus de valeur qu’un CV attestant un parcours sans faute ».
La cérémonie a été ponctuée d’interludes musicaux interprétés par le groupe NIMBUS, composé de quatre saxophonistes. Leur performance a apporté une touche vivante et conviviale à la soirée et a mis le sourire aux lèvres du public.
La soirée s’est poursuivie dans une atmosphère conviviale autour d’un apéritif dînatoire organisé à la Galerie des Alpes. Chercheuses et chercheurs, responsables politiques, représentants de hautes écoles, participants du workshop et invités ont eu l’occasion d’échanger librement avec les lauréats.
Galerie de photos :

Markus Wild prononce la laudatio en l’honneur de Saskia Stucki (Copyright : Franca Pedrazzetti)

Saskia Stucki exprime ses remerciements (Copyright : Franca Pedrazzetti)

François Bussy prononce la laudatio en l’honneur de Tobias Kippenberg (Copyright : Franca Pedrazzetti)

Des applaudissements pour Tobias Kippenberg, lauréat du Prix Marcel Benoist 2025 (Copyright : Franca Pedrazzetti)

Tobias Kippenberg exprime ses remerciements (Copyright : Franca Pedrazzetti)

Le livre d’or de la Fondation Marcel Benoist (Copyright : Fondation Marcel Benoist)

Le président de la Fondation Marcel Benoist Didier Queloz remet le diplôme à Tobias Kippenberg, lauréat du Prix scientifique suisse Marcel Benoist 2025, applaudi par le conseiller fédéral Guy Parmelin (Copyright : Franca Pedrazzetti)



Les saxophonistes du quatuor NIMBUS en action (Copyright : Franca Pedrazzetti)

L’apéritif, une occasion d’approfondir les échanges entre les générations : le conseiller aux États Matthias Michel en vive discussion avec des étudiants ayant participé à l’atelier (Copyright : Franca Pedrazzetti)

Le Conseiller fédéral Guy Parmelin lors de l’apéritif à la Galerie des Alpes (Copyright : Franca Pedrazzetti)

Didier Queloz, président de la Fondation Marcel Benoist, Guy Parmelin, conseiller fédéral, Tiziana Gutknecht, huissière, Tobias Kippenberg, lauréat du Prix Marcel Benoist 2025, Saskia Stucki, lauréate du Prix Latsis 2025, Maja Riniker, présidente du Conseil national, Yves Flückiger, président de la Fondation Latsis (Copyright : Franca Pedrazzetti)
